AU SOIR
Ça a commencé par un repas chez moi trop arrosé. Après le départ de ma convive, j’ai pris conscience de l’instabilité de mes déplacements et, pensant y trouver un vague remède, je me suis rendu au frigo pour y puiser de l’eau fraiche à verser dans un grand verre accompagné de concentré de citron. En me penchant pour saisir la bouteille, j’ai aperçu cette boite en plastique où j’avais mis au repos une préparation culinaire destinée à l’apéro. Je l’ai saisie et emportée dans la pièce où sur la table non desservie et passablement encombrée, j’ai tenté de faire une place pour y poser mon nouveau met.
Mon cerveau fonctionnait au ralenti mais il en vint assez vite à la conclusion : Merde alors ! Merde parce que je l’avais complétement oubliée au moment de l’apéro. Tout ça parce que j’avais fait des courses dans l’après-midi et que dans mes déambulations il m’était venu à l’esprit d’acheter un grand morceau de saucisson à l’ail. C’est bon le saucisson à l’ail, de qualité bien sûr, et nature, parce que le fumé c’est franchement dégueu. Seulement voilà, c’était un salaud de saucisson à l’ail qui avait écrasé de toute sa rondeur la délicate préparation de coquilles saint Jacques, complétement oubliée, Alzheimer je vous dis.
Bah oui dans la boite en plastique il y avait des coquilles. Une création pour moi. Voilà des mois qu’à chaque fois que j’ouvrais le congelo, j’y visualisais ce paquet de coquilles congelés. Oui je sais c’est mieux frais mais de toute façon, ce n’est pas la saison. Je dis une création car c’était la première fois que j’ambitionnais de cuisiner des coquilles à déguster froides. Comme derrière mon air débonnaire je suis un vaniteux indécrottable, je me suis bien sûr interdit d’aller consulter la moindre recette de coquilles froides. Que voulez-vous, quand je cuisine et ça m’arrive souvent, l’idée de suivre une recette me déprime et j’ai la sensation que je ne produirai rien de bon, je ne sens plus les divers ingrédients, ni le temps, ni les alliances, ni la cuisson, rien, tout m’échappe. Mais sans fiche cuisine, tout seul peinard avec mes poêles, mes faitouts et mes casseroles, alors là je jubile, à nous deux barbaques et légumes, soumettez-vous, je suis le maitre.
Ce qui fait que je peux piteusement rater des plats. C’est rare mais ça arrive, c’est inhérent à ma manière de cuisiner. J’avais vu, dans un reportage sur le marché de Rungis, une négociante en fruits de mer ouvrir une coquille Saint-Jacques et la déguster crue. Ça m’avait fait envie. Seulement manger cru des coquilles décongelées, j’ai pensé que c’était un peu risqué. Pour l’instant j’ai échappé au covid, ce n’est pas pour me faire intoxiquer par une coquille douteuse.
Alors, je les ai poêlées au beurre-huile d’olive. Salées. Puis flambées au rhum. Du bon, s’il vous plait évitez le rhum de cuisine, vous n’auriez plus qu’à jeter les coquilles au compost. Mais, si d’habitude je les sers avec le petit jus serré de la poêle, cette fois je les ai égouttées, estimant que ce jus pourrait dénaturer la préparation à suivre, les coquilles gardant un discret parfum de rhum.
J’ai laissé froidir les coquilles. Et j’ai préparé une petite sauce simple : Huile d’olive, miel (qu’une amie me porte de sa vallée au-dessus de Nice), et ciboulette (Surtout pour la belle couleur vert frais sur la blancheur des coquilles et en contraste avec le rouge ou l’orange du corail). La difficulté est d’intégrer le miel à l’huile d’olive, faut un peu de temps et un battement énergique de la fourchette pour obtenir un mélange plus qu’une intégration. Ce n’est pas grave du tout, s’il n’y a pas fusion, l’essentiel est que les deux ingrédients cohabitent et se complètent.
Après, j’ai déposé à la petite cuillère un peu de sauce sur chacune des coquilles, disposées dans une grande assiette. C’était joli. Mais las, le frigo était archiplein, impossible d’y poser une grande assiette en équilibre. Alors j’ai versé les coquilles dans une boite plastique en vrac, et j’ai réussi à la faire entrer dans le frigo. Sur une assiette, je ne les aurais pas oubliées, à quoi ça tient.
Et me voilà donc, attablé devant cette boite, passablement excité autant qu’abattu. J’ai tout mangé. Il est ainsi démontré qu’on peut déguster les coquilles froides. C’était très bon. Je suis désolé pour ma convive si elle me lit. Et bien sûr, j’ai été cherché une bouteille de vin supplémentaire, fallait bien accompagner, mais pas certain que ce fut judicieux.
Je me suis levé et aussitôt réassis devant l’ordi. Dans ce mouvement gracieux, j’ai fait tomber au sol mon portable. Il s’est ouvert, je l’ai récupéré, refermé. Marchait plus. Enfin je croyais. J’ai appuyé sur tous les boutons, saleté de saleté, rien à faire. J’ai pesté, je l’avais remplacé il y a un mois, entretemps, c’est le fixe qui avait rendu l’âme, nouveau remplacement, et il faudrait recommencer, c’était trop, c’était sans fin.
Je l’ai sans raison mis en charge. Idiot, mais quelquefois on attend des résultats miracles suite à des gestes stupides. Et puis j’ai décidé que je n’aurai plus jamais de téléphone portable, objet inutile. C’est vrai, du temps où j’allais me balader en forêt de Chantilly, je trouvais ça rassurant de disposer de cet engin pour appeler du secours en cas de chute par exemple. Plusieurs femmes m’ont ajouté « en cas d’agression ». Je n’avais jamais pensé qu’on pouvait être agressé dans une forêt. Mais je suis un homme. Mon cul intéresse fort peu les agresseurs. Je ne suis une proie que pour mon argent. Et plutôt que me faire massacrer, je donnerais toujours volontiers les quelques malheureuses dizaines d’euros que j’ai au maximum sur moi. Mais on ne m’agresse pas. Même maintenant, vieilli et handicapé d’une jambe, une canne à la main : Une proie idéale, blessée, séparée de son troupeau. J’ai vécu ça il n’y a pas longtemps, le prédateur me tournait autour, hésitait. Il a renoncé : Une bête blessée certes, mais qui sait, il pèse son poids et si… Bah oui, il vaut mieux être vieux et blessé que femme dans nos rues. Je compatis.
Et donc désormais plus de téléphone. Et je ne sais par quelle mystérieuse association d’esprit ou de mot (« dénuement, sobriété, extrémisme ? »), il m’est venu que s’il était bien et bon de manger à l’excès et uniquement d’excellentes choses car cela provoque un état de bien être incomparable qui s’approche d’une heureuse béatitude, il en était de même dans le fait de ne plus rien manger, et que dorénavant c’est cet état qui allait devenir le mien.
Je me suis souvenu de plusieurs périodes de ma vie où je suis resté sans manger une huitaine de jours sans le moindre problème, ni sensation de faim ni une quelconque faiblesse. Et il m’est revenu cet étrange et bien agréable état où l’on devient un autre, les repas n’existent plus, les magasins d’alimentation, les restaurants deviennent d’étranges choses inutiles, vous êtes léger, léger, le ventre vide, très vite vous ne chiez plus, pardon vous n’excrétez plus…Vous êtes pur, il vous reste de la chair et des os mais quand même une partie de vous supplémentaire se transfère dans l’esprit.
Excréter, disais-je. J’ai appris ce mot en écoutant Jean Rochefort parler des femmes et de la fascination qu’elles exerçaient sur lui quand il était très jeune. Pour lui les femmes étaient des êtres supérieurs, d’une autre espèce, et de par leur qualité, il était tout simplement exclu qu’elles soient assujetties à cette obligation humaine d’excréter.
Et c’est curieux, tout comme l’excès de nourriture et l’absence de nourriture sont deux options opposées qui provoquent le même résultat, un état second qui sublime et domine la réalité alentour, de même la sublimation de la femme jusqu’à la diviniser dans une pureté absolue provoque une extase et une force d’amour impressionnante, à l’identique du goût de la femme, comme objet de chair, de sang, de merde, de senteur, qu’on a envie de pétrir, caresser, pénétrer, lécher, manger, enlacer, dévorer, boire dans un doux et violent corps à corps.
Ces pensées me sont venues dans mon cerveau alcoolisé. J’ai aussi pensé qu’autrefois j’écrivais souvent mes petites histoires la nuit, en rentrant de soirées arrosées. Je me prenais pour un génie maudit. Au matin, je découvrais mes écrits ridicules et niaiseux et les jetais au panier. Oh sans doute, à force d’écrire beaucoup, il finit par venir quelques lignes qui tiennent un peu la route, mais c’était rare.
Hier soir cette persuasion d’être hors du commun était bien présente puisque j’en étais, après avoir mis mon portable cassé à la corbeille, à entamer ma nouvelle vie sans manger ni excréter, nu et pur, admiré et même craint. Et le plus révélateur de ma mégalo, c’était qu’il ne s’agissait plus d’un état devant durer huit jours, ni même quinze, non c’était pour l’éternité. Puisque au bout de huit jours sans absorber de nourriture, non seulement il ne se passait rien de négatif mais qui plus est, je m’en ressentais mille fois mieux. Nul doute que ma nature exceptionnelle me permettait ce type de vie jusqu’à la mort, si toutefois j’étais encore mortel.
J’ai eu un moment de doute. Dans la nouvelle vie, il me faudrait boire et donc uriner. L’urine, ce truc jaune, ça me paraissait bien contraire à mon nouvel être. Mais je résolus vite le problème : Si je ne mangeais plus, si mon corps désormais pourrait voleter légèrement au-dessus du sol pour me déplacer, bref si j’étais en grande partie débarrassé des contingences du corps, eh bien je n’aurais plus de toxines à éliminer, et donc mon urine ne serait que de l’eau claire, une pure eau de source, une fontaine naturelle jaillissant du rocher.
J’étais bien content de ces explications rassurantes. Aussi bien je me mis au lit, dernier acte prosaïque avant d’entamer mon autre vie. J’étais loin d’imaginer qu’après neuf heures de sommeil propices à une bonne première phase de nettoyage de mon sang alcoolisé, il y aurait une suite au petit matin, cette fois bien consciente mais non moins grotesque.
Et donc à suivre.