APPARITION
Je descendais la rue du Ruisseau. J’imaginais le ruisseau qu’il y avait là autrefois et qui devait descendre de la butte Montmartre. Ce serait charmant aujourd’hui, en pleine ville, un ruisseau. Même rien qu’un petit ru. A la réflexion, à l’époque, le ruisseau devait plutôt ressembler à un égout, ça devait empester.
Tant pis. J’étais presque parvenu au croisement de la rue du Poteau. C’est pareil ça, où était-il donc ce poteau ? Moins de regrets, un poteau, si vraiment on y tient, suffit d’en replanter un. Au milieu de la rue. Avec des fleurs autour. Et une plaque de marbre avec un texte explicatif. Juste histoire de gêner la circulation.
Sur ma gauche, je venais de dépasser le premier bar glauque de ce petit coin. Tout en longueur, encombré d’objets divers, un vrai dépôt de zone. Il y a le long du couloir des sortes de stalles étroites et basses dont certaines sont encore accessibles. La moitié de la vitrine a été cassée ou défoncée, et à chaque fois on remplace par des planches de contreplaqué, voire des cartons. Les clients ont la voix éraillée, homme comme femmes, gentils en général, prêts à vous sourire si vous voulez bien ne pas avoir peur. Ça sent le non emploi et le RSA de longue durée, l’alcool bienveillant. Les corps s’y meuvent avec lenteur, on n’a pas de rendez-vous, on ne consulte pas son smartphone. On met, quand il fait beau, deux ou trois chaises dehors, il n’est pas obligatoire de consommer, c’est la famille. Quand arrive un habitué, on s’accueille bien, on s’aime bien. En général, parce que si on boit un peut trop, on s’engueule. Certains jours, c’est fermé, on ne sait pas pourquoi, seul le patron le sait. Il ne prévient pas. C’est bien son droit, non. Bah. A demain alors.
A côté, il y a un égyptien qui vend des graillonneries diverses, avec des dizaines de sauces toutes faites, ça empeste à dix mètres. Des frites dans du pain, comme dans le midi, avec plein de trucs dessus. C’est là que se nourrissent les habitués du bar, du moins en début de mois, parce qu’acheter sa nourriture là, c’est du luxe, après le 10, faut se débrouiller chez soi, avec des pates et des patates. Et de la bière.
Au tournant, il y a un marchand de chaussures, essentiellement des baskets, dans des bacs. Et cinq mètres plus loin, le mini-bar. Le plus petit bar que je connaisse, deux mètres carrés de surface au maximum. Il y a un mini-comptoir, une mini table. On y accède par deux marches, et on se serre et ça crie fort souvent là-dedans. Parfois, à l’extérieur, on sort une table haute avec aussi un tabouret de bar. Ça multiplie par deux la surface du bar. Tous les habitués se connaissent. Là aussi, il n’y a pas obligation de consommer. Si ce n’est qu’un alcoolo a besoin de son quota de canettes, alors finalement, ça débite quand même. C’est curieux, mais je n’ai pas l’impression que les deux bars aient la même clientèle. Pourtant, ils se ressemblent. Populaire, très populaire, comme on dit. Pour ne pas parler de misère. Peut-être des habitués plus souvent africains au minibar. Comme rue du Ruisseau, souvent fermé, sans explication. Quand même, là, au moins d’aout, c’est fermé avec un papier justificatif : Vacances. Et c’est curieux, il s’adresse aux « membres de l’association » : Une association ? Un bar-association ? C’est peut-être du second degré. Clair, je ne sais pas tout, faut que je me renseigne.
Et donc j’ai passé le bar de la rue du Ruisseau, l’échoppe à graillons, la laverie, et je suis presque aux baskets. Et elle surgit comme débusquée comme une alouette sur un sentier de campagne. Une apparition.
Est-ce qu’elle marche, j’ai l’impression qu’elle vole, plutôt qu’elle coule, quelques centimètres au-dessus du sol. Elle a peut-être 25 ans. Elle est d’une rousseur brune, son visage est harmonie, la bouche est rouge. Les chaussures sont de deux bruns clairs, réhaussés d’une pointe noire. Les talons sont hauts sans être aiguilles. Le corsage est jaune citron, comme le collant (je ne pense pas des bas, je ne distingue pas de forme de porte-jarretelle, mais on les fait de plus en plus fins), les chevilles sont fines. Elle est mince mais pas maigre, son corsage ne moule pas, laisse envisager. La robe est jaune, vert d’eau, feuille d’automne, elle est légère mais pas transparente, elle flotte et balance jusqu’à mi- mollet. Le sac est cuir d’une clarté discrète. C’est une perfection d’élégance et de gout, pas de mode. Hors d’âge, comme une antique liqueur, comme un armagnac rutilant.
Elle coule sur le ruisseau et traverse en biais, délaissant de l’autre coté de la rue du Poteau, le bar « La Piscine ». Celui-ci, ce n’est pas pour les pauvres. Rien d’extraordinaire cependant. Simplement, il fait riche par contraste. Il étale sa large terrasse. Et là, l’apparition me remet l’« élégant » en mémoire. L’élégant, c’est moi qui le surnomme comme ça. La piscine est son bar favori pour se mettre en exposition. Car s’exposer est son loisir favori, surtout le week-end. Il s’installe en terrasse, bouge fort peu et se laisse admirer. Il a de nombreuses tenues, toutes étudiées avec soin, semblant sortir de chez le couturier, impeccable des chaussures jusqu’au chapeau. Un jour, en passant, je l’ai brièvement complimenté pour son élégance : Il a remercié simplement, semblant considérer comme une évidence que l’on s’émerveille de la vue de sa personne. Et donc, d’une certaine façon, il a bien raison : J’aime bien le rencontrer, au minimum il est une forte distraction, et aussi une intrigue et un sujet de réflexion. J’ai pensé un temps qu’on pourrait le remplacer par un mannequin pareillement paré mais ce ne serait pas identique : Il manquerait cette sérénité sur le visage de l’élégant, qui n’est pas loin d’être du bonheur, celui d’être une perfection admirée.
Mon autre perfection a vivement traversé et s’est arrêtée un instant devant la devanture de la librairie proche de la Piscine. Je n’ai pas pu la suivre. Je ne peux pas traverser comme ça, alors je marche en parallèle sur le trottoir d’en face. Je suis devant le minibar quand je la vois retraverser encore plus en biais. Elle est donc revenue sur mon trottoir. Je tâche d’accélérer, il y a longtemps que je n’ai pas marché aussi vite. Mais vite pour moi, maintenant, c’est bien lent. Elle s’est arrêtée devant Naturalia. Mon cœur saigne : Non, elle ne va pas me décevoir, elle ne peut pas être une bobo bio qui se nourrit de vieilles salades fripées ou une végan qui ne mange pas d’huitres parce que ce sont des êtres sensibles qui souffrent.
Non ouf, elle est repartie, j’ai eu le temps de m’approcher. Je suis sous le charme absolu, subjugué. Qu’est-ce que je vais faire ? Rien évidemment. Je veux juste me repaitre de voir. J’ai la sensation de la sentir. C’est peut-être le cas, peut-être qu’un mâle dans cet état développe soudainement un odorat d’exception. Je vais la perdre, c’est sûr, heureusement, elle fait de courtes pauses à chaque vitrine. Et puis voilà qu’elle fouille dans son sac et en sort son smartphone. Qui est ce salaud qui ose lui téléphoner ? Mais elle ne téléphone pas, ses doigts s’agitent sur l’appareil. Et elle marche en pianotant.
Je m’arrête. Envie de crier ou de pleurer. Ainsi elle n’est que ça, comme tous, comme toutes, à marcher aveugle, happée par ce truc. Commune, vulgaire. Ou est passé ce port de tête céleste ? Elle ne vole plus, ses pas sont devenus lourds, elle se heurte aux obstacles, elle les contourne, deux minutes avant ils s’écartaient devant elle. C’est fini la perfection s’est évanouie, elle n’existe pas. Je le savais bien évidemment. Mais quelquefois, il est possible de la faire vivre quelques instants brefs et infinis. Alors merci quand même l’apparition.