AOUT
J’aime de moins en moins les gens qui habitent Paris. Mais j’aime toujours Paris. Elle est comme une vieille amante qui aurait toujours à vous offrir sous ses jupons de merveilleux trésors et des jardins des délices à chaque fois nouveaux ou renouvelés. Quand vient le mois d’aout, une chaude langueur s’empare de ma ville désertée et depuis soixante ans je lui fais l’amour pendant 15 jours dans le murmure sourd et irréel de ses rues qui s’abandonnent.
Qu’on ne me parle pas de serviettes sur la plage, de viande graissée suintante et de sable collé dans la raie, je cède volontiers ma place. Cela dit sans acrimonie, chacun ses plaisirs et ses vices.
Il y a bien mieux que les plages, c’est sûr, et beaucoup choisissent ce mieux et refusent de bronzer idiots. Rien à dire au fond, la seule et énorme difficulté c’est qu’ils y vont tous en même temps.
Là, c’est l’interrogation. Pour expliquer cette concentration de vacanciers sur deux mois, on peut justement arguer que beaucoup d’entreprises y contraignent leurs salariés et que cela fait boule de neige, le boucher aussi part en aout puisque ses clients sont partis. Mais on sait aussi que même sans cette contrainte, une grande majorité prendrait ses vacances en cette saison, essentiellement pour le soleil, disent-ils.
Essentiellement ? Je n’en suis pas si persuadé. Je soupçonne. Fortement. Je soupçonne un plaisir pervers à vivre en troupeau, à faire tous la même chose au même moment, dans les mêmes lieux, tout en faisant mine de s’en plaindre, et encore à peine. Tout comme le banlieusard qui tous les matins fait une heure et demie de voiture pour venir travailler à la ville. Une heure et demie tranquille enfin à pouvoir roter, péter et se décrotter le nez sans interdit. Avant de retrouver le travail et les collègues et devoir lutter. Et le soir, quel bonheur de les quitter et de s’appesantir dans les doux bouchons en rêvant des fesses de la fille de la compta, tellement plus attirantes que celles de madame qui va surement faire la gueule comme hier. Inutile de s’apitoyer, ce n’est pas du tout une victime, matin et soir il est heureux dans sa caisse.
Il en est quasi de même quand vous les entendez interrogés sur les aires d’autoroute et qu’on les questionne sur les ralentissements de l’ « autoroute du soleil » ? On comprend à leurs mots experts et gourmands combien cela fait parti des premiers délices de leur vie grégaire et automatisée de trois semaines qui leur ouvre les bras.
Ceux qui me connaissent diront qu’au vu de mes difficultés de déplacement, ma velléité de faire l’amour avec Paris au mois d’aout va se réduire à mon périmètre usuel du 18eme arrondissement. C’est vrai mais même les rues ultraconnues prennent une autre aura à ce moment là. Et puis si le métro et les bus me sont quasi interdits, il me reste les taxis. En aout ils filent sans problème.
J’irai me laisser envouter peut-être une dernière fois par la rue Watt. Peut-être y aura-t-il des touristes, je ne les verrai pas. Il vaut mieux la visiter la nuit en hiver, je sais : Et alors ? Je clignerai des yeux, c’est simple.
Et j’irai au Luxembourg saluer la grande Mademoiselle, la reine Bathilde et Sainte Isaure. Et j’irai au bas de la rue Mouffetard à la recherche de ce bistrot qui en fin de nuit avait un si bon rosé.
Et j’irai boulevard Saint Michel, je m'imaginerai monter à ce grand appartement au parquet gris et poussiéreux, sans meuble, si ce n’est un réchaud et un matelas qui a connu de tendres merveilles. Et je passerai rue Cujas devant l’hôtel du même nom, je n’y prendrais pas une chambre, inutile j’en ai la mémoire, et puis elles ont du changé, ça me désolerait, n’est ce pas ma chère.
J’irai même aux Halles pour, à partir de la Fontaine des Innocents, y reconstruire son mignon square, et à la nuit tombée errer dans les rues pleines de légumes et de victuailles couvés par les pavillons Baltard qu’on aurait cru indestructibles comme mes 18 ans de ce temps-là.
Mais bon, je repasserai rue Rambuteau, j’y reconstituerai l’ancien routier et la rue sera sombre, et je serai rue du Temple et puis République, et puis chemin vert et puis Bastille, et puis je repasserai la Seine, je ne saurai plus où aller tant il y a à saluer, je monterai à la Contrescarpe, je jetterai un œil là-haut aux deux fenêtres, je prendrai la rue de l’Estrapade où un renfoncement de porte me fera souvenance d’un amour pressé.
J’irai au cimetière Montparnasse et je chercherai la tombe, déjà bien ancienne, de cette jeune fille de quinze ans, devant laquelle X, presque en pleurs, découvrant les dates de vie, s’est exclamée : « La pauvre, elle est morte vierge, elle n’a pas connu l’amour. » Elle a alors fait en sorte que ma semence se répande sur sa pierre. « Elle peut partir au ciel maintenant, elle a connu l’amour », a conclu X sentencieuse. Ou va se nicher la spiritualité. A l’époque, je m’étais un peu amusé de la fantaisie de cette cinglée de X. Aujourd’hui finalement, je trouve que c’était assez beau. C’est souvent beau l’inutile et le gratuit.
J’irai partout où il me prendra l’envie d’aller. Enfin, presque, parce que 15 jours c’est court, le mois d’aout s’achève le 15. Après « ils » sont de retour, tout bronzés les vaches.
Toutes les personnes anciennes adaptées aux lieux m’accompagneront, on se moquera de nous-mêmes et de nos ridicules en ce temps-là, le sérieux ne sied pas aux pèlerinages de voyous.
J’irai enlacer tous mes coins de rue, ce sera ma tournée des grands ducs à moi. Je n’en ferai pas le centième, c’est certain, qu’importe, il y a d’autres mois d’aout à venir, il parait.